samedi 3 octobre 2009

Sam ou l’infernale légèreté de l’art



Drag me to Hell (Jusqu’en Enfer) – Sam Raimi - 2009



Quand Sam Raimi réalise un film, quelque soit le genre pour lequel il opte, il s’applique à créer une ambiance, en ayant totalement conscience qu’un public va, à un moment donné, être assis dans une salle et « recevoir » son œuvre.



Il ne perd jamais de vue les bases fondamentales du cinéma, à savoir que le cinéma est avant tout un pacte passé entre le réalisateur et son spectateur. Un réalisateur nous dit finalement quelque chose de très simple : « Je vais te montrer une histoire. Peu importe qu’elle soit crédible ou pas, car qu’importe les efforts que je ferai pour la rendre réelle, ce ne sera jamais que de la fiction. Mais malgré ça… tu vas y croire ! »

Oui, ce contrat d’une évidence confondante est LA base incontournable de n’importe quel film. C’est aussi l’invariable de l’équation dont le résultat sera, selon les cas : ça marche / ça ne marche pas.
Et on remarque en effet, que bien souvent quand on n’apprécie pas un film, c’est tout d’abord parce que ce contrat n’est pas rempli.
Bien entendu, ce contrat est une grande commode à multiples tiroirs : le cadrage, le montage, le jeu d’acteur, le scénario, etc. Mais, c’est avant tout un contrat qui se doit d’être tenu si on veut réussir son film.
Or, Sam Raimi est, pour moi, l’image même du type qui fait tout pour remplir ce contrat passé avec moi (et avec nous tous). Lorsqu’on décortique un de ses films, il est évident qu’il a toujours en tête la manière dont ses images, sa bande son, son histoire ou encore son ambiance vont être reçus par son spectateur. Et, au final, Sam Raimi possède la grande classe de nous donner la position du Roi.
Vous l’aurez compris, en ce qui me concerne, Sam Raimi fait partie du cercle relativement fermé de ces réalisateurs qui sont plus que des noms au générique et qui déboulent à chaque fois avec le packaging complet, à savoir leur filmo encore bien fraîche dans ma mémoire, leur bio et anecdotes relativement inséparables de leurs œuvres, leurs influences (avouées ou pas), leurs obsessions récurrentes dans chaque métrage…
Je n’ai donc pas abordé le visionnage de Drag me to Hell comme une jeune vierge effarouchée, mais comme une réelle admiratrice du grand Sam, comme quelqu’un dont la tête est remplie de mille associations d’idées rien qu’en lisant son nom : Evil Dead monté par une bande de copains d’à peine 20 ans avec trois bouts de chandelle, un culot monstre, une grosse dose d’inconscience, une fraîcheur encore toute juvénile et un budget risible… un tournage désorganisé et catastrophique… la bande de joyeux lurons qui s’écroulaient ivres morts ou raides défoncés quasiment tous les soirs sur le plateau de tournage et dormaient à même le sol le temps de cuver… un type qui s’offre le luxe en guise de second film de faire le remake du premier en le faisant passer pour la suite… un grand fan de burlesque et particulièrement des Three Stooges (précurseurs américains du vaudeville) qui a du mal à imaginer un de ses films de genre (peu importe le genre) sans hommages à ses premières amours… un as du cadrage et du montage et un des rares réalisateurs actuels à être capable de garder une scène d’action LISIBLE tout en étant ultra rythmée (Brett Ratner, je te conchie)… l’auteur du fantastique Intuition, du très prenant Un Plan Simple… mais aussi le producteur de l’improbable Xena la Guerrière, qui revient à ses amours kitscho-fantastico-costumés avec Legend of the Seeker et, bien entendu, le gars super futé qui a réussi à faire croire au tout Hollywood qu’il réalisait un blockbuster avec Spider-Man, là où on se retrouve quasiment avec un film d’auteur et, en tous cas, une des rares adaptations de comic book (avec les Batman de Burton) réussie et intelligente (et ne venait pas argumenter en me parlant de X-Men, c’est peine perdue)
Bref, Sam Raimi, c’est du lourd… et lorsqu’il revient au fantastique, j’en ai forcément la bave au coin des lèvres.
Je ne ferai pas un résumé complet de Drag me to Hell, vous n’avez qu’à le regarder ou alors lire le pitch (réducteur, comme toujours) sur n’importe quel site ciné générique.
Je me contenterai de dire qu’il s’agit de l’histoire d’une malédiction… au même titre qu’Evil Dead, bien entendu. Mais alors que dans Evil Dead nous avions à faire à une malédiction « champêtre », Drag me to Hell met en scène une malédiction urbaine, caractérisée par le statut de la victime et la situation de départ. Et oui, Sam et son frère Ted Raimi (auteurs du scénario et complices cinématographiques de toujours), on un sens de l’humour et du burlesque toujours présent et leur héroïne est une employée de banque qui a le malheur de refuser un prêt à une vieille gitane. Certes, sur le papier, les faits prêtent largement à rire car le choc de deux mondes aussi étrangers que le secteur bancaire et l’ancestrale magie gitane est assez improbable.
Là où, dans Evil Dead, la concrétisation de la malédiction prenait racine (beau jeu de mot) dans la Nature de manière somme toute très « classique » et traditionnelle pour la conscience collective du fantastique, portant en elle toutes les images qui vont du Dieu Pan au culte druidique, Drag me to Hell s’ancre dans l’improbabilité d’un surnaturel pouvant toucher une société moderne, froide et sans affectes symbolisée par ce qu’elle a de plus terre à terre et exempt de la moindre magie : le prêt bancaire !
Alors certes, de but en blanc, cela peut largement faire sourire, mais l’idée est loin d’être aussi légère qu’elle peut le paraître et la critique d’une certaine « magie perdue » est largement sous-jacente.
Mais par ce prédicat, Sam Raimi s’inscrit également dans une lignée du fantastique qu’il affectionne (là, je m’avance, mais cela me paraît totalement évident), à savoir l’incursion du fantastique dans un univers banal et très ancré dans la réalité. Quoi de plus effrayant que le petit quelque chose qui dérape là où on ne l’aurait jamais imaginé et l’enfer qui se déchaine sur des personnages plus occupés par le concret (une promotion à obtenir, par exemple) que le spirituel ?
Et l’enfer qui se déchaine… Sam, ça le connait !
Contrairement à tous ces réalisateurs tellement occupés à faire « monter l’ambiance » qu’ils en sapent d’avance tous leurs effets, Raimi se régale et plonge la tête la première dans l’action horrifique : c’est bien de mettre les choses en place, mais le spectateur n’est pas totalement débile, peut comprendre en 5mn les tenants et aboutissants et « vas-y pépère, prend-toi ça dans la face »… au même rythme que l’héroïne qui, contrairement à nous la pauvre, ne se contente pas de s’en prendre plein la poire, mais s’en prend également plein la bouche, avec un large éventail de matières plus répugnantes les unes que les autres… on a presque l’impression d’entendre les frères Raimi se marrer.
Oui, pour Sam le sadique l’enfer qui se déchaîne c’est aussi une grande fête de la joie et une franche rigolade qui doit agiter son spectateur d’effroi autant que de rire.
Recette déjà largement gagnante dans la trilogie Evil Dead (la scène du fou rire hystérique de Ash avec ses meubles est quand même la chose la plus drôle que j’ai jamais visionné de ma vie !), on aurait été quand même ultra déçu de ne pas avoir notre dose de Three Stooges à la sauce Romero !
Soyez rassurés, on sait désormais que quand on est attaqué par une vieille gitane maléfique pleine de dents et totalement indécrochable de notre blonde chevelure, on peut largement la dissuader à coups d’agrafeuse dans la tronche. Certes, c’est moins spectaculaire qu’une tronçonneuse greffée à la place d’un bras, mais ça reste efficace quand on n’a que ça sous la main.
En somme, Sam Raimi reste horrifiquement fidèle à lui-même : les visages sont monstrueux, les enfants et les animaux tués et ses héros sont, quoiqu’ils fassent, d’indécrottables losers.
Drag me to Hell n’est pourtant pas un film d’horreur. C’est un film fantastique avec des scènes horrifiques. Certes, la nuance peut paraître chichiteuse, mais elle offre l’occasion à Sam Raimi de rendre des hommages à son héritage fantastique qui s’avère être du meilleur goût. Les hommages sont nombreux et parfois même subtiles, mais témoignent, encore une fois, de la richesse culturelle et intellectuelle du réalisateur. Les ombres sur les murs et la bête cornue est une référence évidente à l’œuvre de Jacques Tourneur (et plus particulièrement La Féline ou Rendez-vous avec la peur) tandis que la bande son, la présence et les coups derrière la porte close et les craquements de la vieille maison renvoie à une œuvre maîtresse du fantastique : La Maison du Diable de Robert Wise. Autant dire, qu’on a à faire à la crème de la crème côté références fantastiques du monsieur et, encore une fois, à un paradoxe fort intéressant : le culte du non-vu référentielle vs l’amour immodéré pour les tronches de zombies et la frayeur visuelle. Et l’alliance du « voir » et du « ressentir » s’entrechoquent avec des moments de grandes réussites (pas toujours… mais quand ça fonctionne on prend des décharges d’adrénaline plutôt efficaces) Et le spectateur reste tétanisé parce qu’il n’a fait qu’entrevoir une fraction de seconde… fraction de seconde bien suffisante pour hérisser tous les poils de son petit corps et nouer efficacement son estomac.
Ce roublard de Sam se permet même de se rendre hommage à lui-même avec une scène entière (rien que ça) en référence à la célèbrissime affiche du premier Evil Dead ! (Auto-hommage auquel il avait déjà eu recours dans Spider-Man 2)
Alors certes, Drag me to Hell n’est pas le meilleur film fantastique de tous les temps, ni le meilleur film de Sam Raimi. Le scénario est minimaliste (mais on s’en fout, le but du film n’est pas de prendre la tournure d’un traité de philosophie), le jeu de l’héroïne est minimaliste (mais on s’en fout, elle est là pour s’en prendre plein la poire) et l’histoire se résume à « elle est maudite et a 3 jours pour tenter de s’en sortir »… mais oui, on s’en fout, car le contrat est respecté : « je vais te raconter une histoire et… tu vas y croire ! »
Et Raimi nous raconte une histoire en nous rappelant sans cesse que la frontière entre les genres est ténue et que le fantastique a quelque chose de grotesque au même titre que le burlesque. Ce sont deux genres particuliers où tout est, par définition, outré et les mêler, en plus d’être totalement « Raimien » est une façon assez singulière d’interpeller nos affects. Et à ce jeu, un maître comme Sam Raimi sort gagnant, nous faisant découvrir que le rire n’annihile pas pour autant la peur.
Il pousse avec brio le spectateur dans ses propres retranchements et distille une peur brute et franche comme on nous en donne, finalement, assez rarement à voir au cinéma.

Et, en ce qui me concerne, cher Monsieur Raimi, le contrat est brillamment honoré. Vous m’avez donné à voir une histoire en laquelle j’ai cru et vous m’avez peur… assez peur pour que je décide d’arrêter le visionnage de votre film au bout d’une demi-heure, parce que j’ai compris qu’à force de me prendre des décharges de peur primale dans tout le corps, je n’allais pas pouvoir trouver le sommeil et que j’ai préféré remettre la suite au lendemain matin.
Bravo ! C’est RARISSIME ! Et ça m’a permis de voir que le film était aussi très efficace au petit-déj.
Ames sensibles, abstenez-vous. Amoureux du fantastique… tremblez plaisir !

Et, cerise sur le gâteau, j’ai même trouvé de quoi appuyer mon analyse quant aux références du film, APRES avoir écrit mon texte. Merci Sam de coroborer mes dires… c’est vraiment trop gentil, on est vraiment fait pour s’entendre.



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Ou

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